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Tout a commencé très innocemment. C’était l’un de ces soirs agréables au fil de notre voyage aux îles Salomon. Avec Braňo, nous étions sur l’île de Gizo, dans la petite capitale du même nom. L’animation de la journée retombait peu à peu, et la faim commençait, elle, à nous gagner.

Nous sommes sortis. Inutile d’enjoliver : la ville est assez petite, pas de promenade animée, plutôt des ruelles calmes. Les voyageurs sont rares. Trouver un restaurant n’est pas si simple. D’après la carte, il n’y en a que deux — et c’est encore vrai au moment où j’écris ces lignes. Heureusement, ils sont côte à côte, alors nous mettons le cap dans leur direction.

L’une s’appelle Waterfront et l’autre, de façon un peu surprenante, PT‑109. On prend d’abord ce nom étrange pour une erreur sur la carte, et l’on file vers la première. Sur place, mauvaise surprise : le Waterfront est fermé. Il ne nous reste plus qu’à tenter ce mystérieux PT‑109.

Une découverte inattendue

À notre surprise, c’est bien un vrai lieu — et ouvert, qui plus est. On s’installe et on commande. Très vite, Braňo détaille la déco : des murs couverts de photos de la Seconde Guerre mondiale, quand les forces américaines ont affronté les Japonais ici même. L’ambiance est d’époque, des artefacts de ces années tourmentées s’alignent un peu partout. On se dit que ce mystérieux code PT‑109 n’est pas là par hasard.

Il y a du Wi‑Fi, alors on cherche. En quelques clics, surgit une histoire incroyable, totalement inconnue pour nous jusque‑là — et que nous n’aurions jamais pensé dénicher dans un endroit pareil.

Le véritable sens du code PT‑109

John F. Kennedy à bord du PT‑109

Il s’avère que PT‑109 était la désignation d’une vedette lance‑torpilles américaine qui opérait pendant la Seconde Guerre mondiale, précisément dans ces eaux. Son commandant n’était autre que le futur président des États‑Unis, John F. Kennedy.

Le 2 août 1943, lors d’une patrouille de nuit dans le détroit de Blackett, le PT‑109 entra en collision avec le destroyer japonais Amagiri. Le mastodonte trancha littéralement la petite vedette en deux. Deux marins furent tués sur le coup, les autres se retrouvèrent dans l’eau noire, loin de toute aide.

Kennedy, malgré une blessure au dos, prit aussitôt les choses en main. Il rassembla les survivants sur des débris flottants et, après quelques heures, ils décidèrent de gagner à la nage la terre la plus proche. L’île s’appelait alors Plum Pudding Island. Ce n’est qu’après la guerre qu’elle fut rebaptisée Kennedy Island (Kasolo Island).

Pendant plusieurs jours, l’équipage se cacha, affamé, en espérant être repéré. Le tournant survint lorsqu’ils croisèrent deux pêcheurs locaux — Biuku Gasa et Eroni Kumana. Ils travaillaient pour le réseau australien de renseignement et d’observation côtière, chargé à l’époque de surveiller les mouvements japonais, et se déplaçaient d’île en île en pirogue.

Kennedy comprit vite qu’ils étaient leur seule chance. Il grava un message d’appel à l’aide sur une coque de noix de coco. Cette noix de coco devint la clé du sauvetage de tout l’équipage : le message parvint aux forces américaines et, quelques jours plus tard, tous les survivants furent secourus.

Après la guerre, l’histoire du PT‑109 devint une légende aux États‑Unis. Kennedy l’évoquait souvent, et la noix de coco qui lui avait sauvé la vie fut ensuite exposée dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche.

Biuku Gasa et Eroni Kumana furent invités à l’investiture de Kennedy. Mais les autorités coloniales jugèrent le voyage trop éprouvant pour eux et estimèrent qu’ils ne convenaient pas à une cérémonie aussi solennelle. À leur place, d’autres représentants — sans lien avec le sauvetage — furent envoyés aux États‑Unis. Les véritables héros restèrent donc chez eux, sans gloire, sans reconnaissance, sans avantages. Leurs noms ne revinrent dans l’histoire que bien des années plus tard.

Cap sur l’île Kennedy !

À mesure que nous lisons cette histoire à peine croyable, nous cherchons sur la carte où se trouve exactement Kennedy Island — et découvrons, une fois encore, quelque chose d’invraisemblable : elle n’est qu’à quelques kilomètres. La décision est immédiate. Demain, cap sur Kennedy Island !

Le lendemain, nous trouvons une petite embarcation et un pêcheur du coin prêt à nous y conduire. Nous partons directement de Gizo et mettons le cap sur cette île dont nous venons d’apprendre tant de choses. Nous passons devant le petit îlot où se trouve l’aéroport local, puis continuons vers l’est.

Avant d’atteindre l’île, nous faisons une courte halte sur l’un des nombreux récifs coralliens. L’objectif de Braňo est clair : harponner un beau poisson pour le déjeuner. Pendant qu’il chasse, je fais du snorkeling dans une eau cristalline. La vie marine m’enchante ; je ne vois pas de gros poissons, mais le spectacle est splendide.

Quelques minutes plus tard, l’idylle est interrompue : Braňo annonce que le déjeuner est assuré. Nous remontons dans la barque et, avec la certitude que nous ne mourrons pas de faim aujourd’hui, nous filons vers Kennedy Island.

L’île qui a sauvé un président

Au premier regard, l’île ne se distingue guère de tant d’autres vues ici. Un petit débarcadère, visible de loin, trahit toutefois qu’il s’y passe quelque chose : il a été aménagé pour d’éventuels visiteurs. L’île est minuscule, environ 180 mètres de long, et à peine 100 mètres à son point le plus étroit. Deux plages entretenues, une petite exposition d’artefacts d’époque et un abri sommaire composent l’essentiel du lieu. Un gardien local en prend soin. Nous sommes les seuls visiteurs ; tout ce que l’île offre est pour nous, alors nous décidons d’y rester un moment.

Avec le pêcheur qui nous a amenés, nous allumons un feu de fortune pendant que Braňo prépare le poisson. Il nous montre finalement comment les habitants le cuisent ici : une lente cuisson, mêlant braisage et fumage, sous des feuilles de bananier. C’est plus long, mais le goût n’en est que meilleur. Après ce bon déjeuner, on fait la sieste — moi sur la plage, Braňo dans son hamac qu’il a tendu pour l’occasion. On se sent un peu au paradis. Les vues sur l’océan sans fin et les îles au loin ont quelque chose d’apaisant. Avant de repartir, Braňo sort le drone et capture quelques images de ce lieu pas comme les autres.

Le hasard qui a tout déclenché

En rentrant plus tard à Gizo, nous réalisons une chose : sans ce restaurant fermé, nous n’aurions peut‑être jamais entendu parler du PT‑109. Nous ne serions sans doute jamais allés sur Kennedy Island, et nous serions passés à côté de ce lieu singulier qui se trouvait, littéralement, sous notre nez.

Ce sont ces hasards-là qui font le voyage : une suite de petits détours qui, parfois, vous mènent aux histoires les plus passionnantes.